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No. 5 [EN ROUTE VERS TREVISO] L’EXCEPTIONNALITE D’EL HADJ MALICK SY, UN INTELLECTUEL ORGANIQUE






El Hadj Malick naquit vers 1855 dans le village de Gaya près de Dagana qui faisait partie du Dimar, province occidentale du Fouta Tooro, théâtre d’une intense propagande et vivier de l’armée de guerre sainte d’El Hadj Oumar. La famille de Malick était sédentaire et wolof et avait établi des liens solides avec le camp oumarien grâce à l’action de sa mère Fawad Wellé par l’affiliation fervente à la Tarîqa tijane et par son oncle et érudit Alfa Mayoro qui participait au Djihad de El Hadj Oumar.

L’exemplarité de la vie de El Hadj Malick Sy fonctionne comme une expérience hors commun, d’un homme qui incarne la figure essentielle du marabout moderne : un homme habité par le souffle du Coran, porté par la passion du bonheur de son peuple et engagé dans les grands débats de la vie sociale (voir Ifham et Kifayah) et constamment préoccupé par la fécondité du message du Prophète (PSL) dans la construction du destin de l’Homme qu’il a décliné dans bon nombre de ses poèmes et incarné dans sa conduite de tous les jours.

Il était d’abord un enseignant. Fernand Quesnoy, Attaché de la France d’Outre-Mer (FOM), dans les cadres maraboutiques de l’Islam sénégalais, documentation unique sur les chefs et notables religieux au Sénégal, dit à propos d’El Hadj Malick Sy : « La haute culture d’El Hadj Malick Sy, la renommée de ses études, sa vie exemplaire et son désintéressement expliquent l’influence exercée par ce marabout de 1902 à 1922 et la vénération dont il est encore l’objet de la part de tous les musulmans sénégalais.

Par son enseignement, El Hadj Malick Sy devait, contribuer pour une large part, à la diffusion de la science coranique au Sénégal. De la Zawiya de Tivaoune sortiront, en effet, à partir de 1902, de nombreux maîtres d’écoles coraniques qui répandront le Tidjanisme à travers tout le pays. A sa mort en 1922, le Tidjanisme avait conquis les couches supérieures de la population et exerçait une influence prépondérante non seulement sur les musulmans des grandes villes mais aussi sur les villageois de l’intérieur ».

Seydi El Hadj Malick Sy était aussi un chef réformiste, qui a su réaliser une synthèse harmonieuse des genres, en fondant dans une même écriture, une analyse théorique et un appel à l’action qui donne à son œuvre ce caractère inclassable(philosophique, littéraire, historique, politique, linguistique, juridique, mystique).

A tous les naufragés de ce monde, en quête d’identité, où l’arbitraire régnait de manière absolue, l’Islam apparût comme le seul espoir de salut. Seydi El Hadj Malick Sy a surgi au sein de ce groupe social et lui a donné « une certaine homogénéité et une conscience sociopolitique» selon la définition gramscienne de l’intellectuel organique. Et David Robinson, analysant l’attitude de certains marabouts, durant l’époque coloniale, écrit « On pourrait être tenté d’introduire la notion gramscienne d’intellectuel organique ». Il soutient que des marabouts tels qu’El Hadj Malick Sy forgèrent leur carrière au milieu de l’ordre colonial naissant. «Ils développeront un capital social pour leur fief, grâce à la capacité de résoudre les problèmes et d’interpréter les solutions. Mais ils avaient également pris soin de développer et de protéger un capital symbolique qui était complètement autonome vis-à-vis du régime colonial que ce dernier finit à son tour par accepter».

Aux âmes en perdition, aux malheureux, aux pauvres, aux déshérités, à tous ceux qui souffrent, El Hadj Malick Sy était ’’l’intellectuel organique’’ qui a su élaborer les solutions de « sortie de situation », en apportant un message d’amour, de paix et la foi en un monde meilleur fondé sur les valeurs de justice, d’égalité, de protection des faibles, des veuves, des étrangers, des orphelins. C’est là qu’il faut trouver les raisons, l’expansion en terre Sénégambienne, et la mission historique à la fois spirituelle, politique, sociale et culturelle dont El Hadj Malick Sy fut dès le début investi par la communauté Sénégambienne », tel que l’a montré le Professeur Rawane Mbaye dans El Hadj Malick Sy, vie et pensée, livre qu’il consacre au Cheikh.

Dans sa quête permanente de savoir, El Hadj Malick Sy « a beaucoup voyagé dans les multiples foyers Islamiques disséminés dans la Sénégambie. Il a, ainsi, pu acquérir une perception aigue de cette société du XIXème siècle traumatisée et soumise à un processus de violence répétitive qui avait laissé dans l’inconscient populaire des séquelles douloureuses ». Sa descendance est le dépositaire d’un patrimoine de valeurs et de sens sans lesquels la vie en société perdrait son poids éthique et sa consistance spirituelle. A cet égard, nous nous inspirerons de la vie du Cheikh demeuré très populaire grâce à une sainteté de la rectitude, du renoncement et de la pudeur.

L’apport fondamental de El Hadj Malick est d’avoir contribué dans une très large mesure à la cohésion nationale, en faisant de la Tijaniya, une tarîqa marque ethniquement par les toroodo, une confrérie où toutes les ethnies et régions du Sénégal se reconnaissaient. David Robinson dans Sociétés musulmanes et pouvoir colonial français au Sénégal et en Mauritanie (1880 – 1920) soulignant la diversité des personnes que El Hadj Malick Sy a su rassembler à l’école de formation des formateurs qu’ était le séminaire de Ndiarndé écrit : « Durant les années de Ndiarndé, Malick continua de voyager dans l’ouest sénégalais. Il était le marabout des traitants, les commerçants musulmans africains…

Il serait intéressant de relever les groupes identifiables parmi les « quatre-vingt-quinze disciples « du maître. On y compte un certain nombre de personnes originairement de Saint-Louis, de Gandiol, du Fouta Occidental, du Walo et du Jolof ; c’est-à-dire, des disciples qui proviennent de toute la zone où Malick s’est déplacé au cours de ses années d’étude et d’enseignement, à l’exception du Trarza. Le contingent du Jolof comprenait des frères et des parents du côté de son père. Il y avait aussi bon nombre de descendants des participants aux luttes de Ma Ba Diakhou des habitants de la péninsule du cap Vert, notamment des Lébou et des layènes. Le trait le plus remarquable du groupe, cependant, n’est pas son origine, mais son déploiement, principalement dans les villages et les villes du Cayor, du Baol et du Sénégal occidental, notamment le long de la ligne de chemin de fer. Ses disciples occuperont des fonctions de maîtres, d’imams ou de juges à Rufisque, Dakar, Kaolack et dans d’autres villes étroitement liées aux structures coloniales. Malick Sy assura une plus grande cohésion à ce système grâce à des mariages bénis pour ses filles et pour ses fils. »

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a. Une théorie de convivialité

Grâce à son enseignement, El Hadj Malick Sy a su inculquer à ses enfants et à tout un peuple, le culte du savoir, l’amour des sciences, la passion des études, la convivialité qui dépassent largement le cadre religieux. L’extrait qui suit, d’une brillante actualité, montre comment Seydi El Hadj Malick Sy a jeté les bases de la tolérance et du vivre ensemble, acquis les plus importants, de la société sénégalaise :

« Tu vois certains hommes de Dieu qui rendent licites certaines choses et d’autres qui considèrent illicites les mêmes choses. Pourtant, ils jouissent tous de la satisfaction de Dieu. Donc dire que tel homme de Dieu a raison, l’autre a tort n’est pas de ton ressort. Accroche-toi à ta doctrine ou Tarîqa et ne t’occupe pas de la Tarîqa des autres. Dans un Manuel de la Tarîqa de Rifai, il est conseillé de dire du bien des hommes de Dieu et d’éviter d’établir des échelons entre eux.
Dieu a établi des niveaux entre eux. Mais personne d’autre que Lui ne les connaît. Le fait d’ignorer ces différents niveaux n’est pas un mal. Leur orientation variée ne constitue pas un problème, si chacun suit celle de son maître. Ma Tarîqa veut une orientation, je la suis. Ces différentes orientations sont un signe de la miséricorde divine. S’il y avait la pensée unique, elle serait très réduite. Un seul chemin est très étroit. Mais une route qui mène à différentes sorties, facilite la circulation.
Ceci est une miséricorde. Mais l’être obtus et simplet l’ignore à cause de son fanatisme aberrant. Ce que son cheikh dit est seul vrai. Ce que sa Tarîqa dit est seule vraie : c’est du fanatisme. La miséricorde divine (différence d’opinion, diversité et ouverture) est devenue une grande épreuve parce qu’on refuse de reconnaître une quelconque qualité aux autres Tarîqa. Ceci dénote d’une ignorance réelle des enseignements de la Religion.

Chacun d’entre nous, s’il est sincère avec lui-même, reconnaîtra que nous sommes à l’image de coépouses, très belles, qui sombrent dans la haine de leur rivale et ne font que ternir leur image. La coépouse ne reconnaît jamais les bonnes qualités de sa rivale. Ni sa beauté, ni ses qualités morales même si elle le sait, elle ne l’avouera jamais. Nous les partisans des Tarîqa, nous sommes exactement pareils. Nous avons introduit entre nous des rivalités futiles. Aucun n’accepte les qualités qui existent dans d’autres Tarîqa ou chez d’autres maîtres. Il faut abandonner cet esprit-là. C’est pourquoi tu ne peux pas avancer dans ta propre Tarîqa parce que tu n’as pas suivi la voie qui y mène. Tiens bien ta voie, obéit aux orientations du Maître. Abstiens-toi de faire des commentaires désobligeants sur les autres confréries. Lorsque Dieu te donne l’intelligence et un sens du discernement, il convient de les utiliser judicieusement. Tout peser surtout et bien réfléchir avant de s’engager pour être sûr de choisir le bon chemin. Une fois trouvé, il faut le conserver comme la prunelle de tes yeux. Et éviter de suivre le chemin de Satan ».

El Hadj Malick Sy se réfère en fait au verset suivant : « C’est çà mon chemin, suivez le chemin. Quiconque ne le quitte arrivera vers Moi. Ne prenez pas les sentiers qui vous éloignent du chemin ». Ce verset doit réveiller l’homme intelligent. Soyez prudents et circonspects. Et remerciez Allah de vous avoir donné ces indications.

Dans Jawahurou, un livre écrit sur la Tarîqa, Cheikh Ahmed Tidjane dit « Tous les wirds des Tarîqa sont une bonne guidance qui vient de Dieu et qui retourne vers Dieu ». Dans le même élan, Mohamed Buseiri, l’auteur de la Burda a dit « Tous les hommes de Dieu prennent leurs sources à partir du Prophète (PSL) ». Prophètes comme Saints, ils puisent chez le Prophète Mohamed (PSL). Ils n’ont pas la même quantité d’eau ou de lumière (des sceaux ou des fûts). Mais grands ou petits, ils viennent du Prophète. La diversité de ces gens qui vont à la fontaine n’empêche pas, la même qualité d’eau douce.


Son application par Serigne Abdoul Aziz Sy

No. 5 [EN ROUTE VERS TREVISO] L’EXCEPTIONNALITE D’EL HADJ MALICK SY, UN INTELLECTUEL ORGANIQUE
Feu Serigne Abdou Aziz, troisième Khalife de Seydi El Hadj Malick Sy, dans un poème, sous forme de testament, qu’il a rédigé en 1983 pour répondre à des critiques contre les Tarîqa, essayant de semer la zizanie entre elles, reprend les termes du texte de son père pour glorifier le rôle des ordres soufis et la nécessité de les respecter et de les vénérer quelle que soit la confrérie : « Oh Dieu fais de ce poème une pluie qui rendra vie à tout ce qui était mort. Oh Sénégalais, soyez unis et rassemblés, et évitez la séparation et toute action qui jette la confusion ».

« Renforcez les liens de parenté au lieu de les briser. Que chacun à son niveau essaie de réaliser l’Unité. Eviter la séparation qui est à la base de tous nos problèmes. Il convient de le faire pour nous conformer à l’enseignement de l’Islam qui dit que tous les croyants sont frères ». Si tu refuses cela tu auras à en répondre devant Dieu. Ne prenez pas les confréries comme des sabres avec lesquels vous vous combattez les uns les autres. Vous savez parfaitement que ce n’est pas normal. Notre Maître Cheikh Ahmet Tidiane nous l’a conseillé, suivons son exemple ».

Les confréries ont permis à l’Islam de se développer ; Elles l’ont propagé tel que prescrit par Allah ; elles ont toutes sans exception demandé à leurs disciples de suivre Dieu. Elles ont été des modèles qui ont accompli leur rôle. Quiconque s’est égaré c’est de son propre fait.
• Celui qui proteste que Touba et Tivaoune sont deux Etats dans un seul, et que ce n’est pas normal, par Allah il ne sait pas ce qu’il dit.
• Alors vous qui connaissez dites-lui de se taire c’est mieux pour lui parce que la grâce divine n’est pas entre ses mains.
• Il peut vociférer jusqu’à la mort, Allah a fait ce qu’il devait faire, bien avant tout cela, à l’aube des temps.
• Les Etats dont ils parlent sont antérieurs au temps présent.
• Quelle que soit ton opposition, c’est un fait inéluctable.
• Toi le maudit, toi l’aigri !
• En plus pour ta gouverne, la plume du destin a fini d’écrire, les choses sont irréversibles.
• Tu n’es ni musulman, personne ne te connaît.
Qui es-tu pour oser tenir ces propos. Si tu n’arrêtes pas, la sanction divine tombera sur toi.
• Que ce soit Touba, Tivaoune, Niasséne, Jaamaal, et Thiénaba, la même chose pour les laayeen et Ndiassane, respecte les tous et prodigue leur tes bienfaits, aussi que le reste des confréries, mon frère.
• Si tu vois l’un d’entre eux, entoure le de ton respect et de ta sollicitude et ne le méprise pas.
• Tiens-toi à ce que je te dis et ne t’en écarte jamais.
• Si tu fais ce que je te dis ils seront tous tes amis.
• Evite de créer la zizanie entre les Maîtres. Il faut abandonner ces pratiques, elles sont vilaines.
• Les Saints sont les amis de notre Créateur. Le Seigneur de l’Univers l’a dit depuis longtemps.

Donc ne les néglige pas. Quiconque leur voue hostilité sera sanctionné par Dieu.
Allah l’a déclaré dans un hadith Qudsi. Quiconque les attaque Dieu lui déclare la guerre. Et il le fera. Le Saint n’est autre chose que celui qui a tout abandonné pour se confier à Dieu.

Donc aime le, vénère-le le plus possible. Laisse intacte sa dignité, ne le dénigre pas et tu seras sauvé. « Les Saints sont mes créatures. Personne d’autre que moi ne les connais. Le Seigneur des mondes l’a déjà dit et il faut le croire ».

On note dans ces deux textes (celui d’El Hadj Malick et de Serigne Abdou, les fondements théoriques de l’esprit de tolérance et l’assise structurante du vivre ensemble au Sénégal. Mais il y a un domaine où la famille d’El Hadji Malick Sy est un apport incommensurable : c’est la maitrise de la langue arabe et la qualité envoutante de leur poésie. C’est une véritable jouissance de dire et d’entendre les paroles saintes et divines surtout chantés durant les gamous. C’est presque physique. Et « Il faut lire le texte, ici comme une expérience tactile, gustative, olfactive, sonore, visuelle avec et par-delà sa facture verbale, une expérience charnelle qui s’associe à la chair du monde (Julia Christeva). Cela est perceptible déjà dans le rythme de cette littérature poétique qui fait de l’œuvre El Hadj Malick Sy, de Sérigne Babacar Sy et de Serigne Abdou Aziz Sy, une longue et mélodieuse litanie qui se lit et se chante à voix haute afin que la puissance du rythme et la musicalité du texte soient pleinement mises en valeur et offrent cette joie et ce plaisir qu’on éprouve, parfois dès l’enfance, à écouter et à lire les qasidas de El Hadj Malick Sy et de Serigne Babacar Sy. Ces paroles ont un impact profond même sur celui qui ne les comprend pas, et constitue également, une thérapeutique mystique du mal être, par la délicatesse musicale du dire.

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Samedi 31 Mars 2018






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