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No. 4 [EN ROUTE VERS TREVISO] LES FONDEMENTS ISLAMIQUES DU SOUFISME - Le cas de la Tijanya






 
  1. Le cas de la Tijanya 
Il nous faut maintenant présenter cette ascension fulgurante de la Tijanya pour laquelle Sa Majesté, le roi du Maroc n’a pas tari d’éloges.
 
Né à Ain Mahdi au nom prédestiné (la fontaine du maître de l’heure), au pied du versant du Djebel Amour où s’élève le Qasr de ses ancêtres, Cheikh Ahmed Tijane est descendant des Shurafa missionnaires qui au XXIIe siècle, sont venus du Maghreb (de l’ouest) pour fonder ces ribat qu’on voit encore disséminés, çà et là, sur tout le territoire de l’Afrique septentrionale.
 
Le renom de chasteté des apôtres qui, tour à tour, prenaient la direction de ce ribat le rendit bientôt célèbre ; aussi des savants illustres et des chorfa divinisés y accouraient de toutes parts, les uns pour y professer leurs doctrines, les autres pour y propager leurs miracles. Sa renommée grandissante, le prestige des hommes pieux qui en avaient fait leur domaine, parvinrent à leur apogée avec le fameux Cheikh Sidi Ahmed Ben Mohammed Ben El-Mokhtar-At-Tidjani, fondateur de la confrérie qui porte son nom et descendant du savant et saint personnage qui avait édifié le monastère d’Aïn-Mahdi où il naquit en 1150 de l’Hégire (1737-38 de J.C). Personnage exceptionnel éclairé par la Divinité toute puissante, il est inspiré par le Prophète.
 
A seize (16) ans, on le voit prendre la direction du monastère fondé par son aïeul, y enseigner le Coran et la Sunna ; puis avide de science ésotérique, il part pour Fez, y suit les leçons des meilleurs savants de l’époque et, quelques années après, revient à Ain Mahdi où, muni de tous les diplômes des plus habiles docteurs qui avaient été ses maîtres, il enseigne à des nombreux auditeurs toutes les sciences connues.
 
A trente-six (36) ans, il fait le pèlerinage à la Mecque et, après avoir visité les grandes zaouïas de Tunis, du Caire et de Médine, s’être affilié aux confréries des  Khelouatïa, Taïbïa, il se rend, de nouveau, à Fez où il commence à propager les doctrines qui devaient former la base de son enseignement mystique. Avec de  nouveaux préceptes, pour se faire accepter par la foule simpliste et attachée à des préjugés séculaires, il reçut la grâce de Dieu du Prophète (PSL).
 
C’est dans l’oasis de Bou-Semghoum, au sud de Géryville, que le Cheikh Ahmed-At-Tidjani va se recueillir et attendre, dans l’isolement, la révélation qui ne devait point tarder à se manifester. Le Prophète lui apparaît, alors, dans toute sa splendeur, lui fait connaître sa Sainte mission et le proclame son Unique intermédiaire auprès de l’Etre Suprême.
« Abandonne toutes les voies que tu as suivies, lui ordonne-t-il, sois mon vicaire sur  terre, proclame ton indépendance par rapport aux cheikhs soufis qui t’ont initié à leurs doctrines mystiques. Je serai ton intercesseur auprès de Dieu et ton guide auprès des Fidèles qui s’inspireront de tes conseils et suivront ta voie ».
 
         De cette époque, (1196 de l’Hégire, 1781-82 de J-C) date réellement, la fondation de la confrérie des Tidjanes. Son chef retourne à Ain Mahdi, désormais, siège principal de l’Ordre, où il établit les règles liturgiques de sa confrérie.
 
         Le Cheikh parcourt l’Afrique septentrionale, le Touat et le Sahara, se présentant, partout, non pas en apôtre ni en professeur, mais en véritable Khalifa du Prophète. Il fait édifier des zaouïas, investit des moqaddem, fait de nombreux prosélytes qu’il appelle « ahbab » (compagnons) en souvenir des compagnons de Mohammed (PSL) ; son renom s’étend et grandit sans cesse ; sa confrérie devient une puissance redoutable. Le gouvernement Turc fait assiéger la petite ville d’Ain Mahdi, par le Bey d’Oran qui lui impose une redevance annuelle fort élevée (1783-1787 de J.C).         Fatigué par les poursuites dont il était l’objet, il quitte son monastère et va se réfugier à Fez. Dans cette ville, une nouvelle impulsion est donnée à sa doctrine et il reçoit les faveurs du Sultan, fait construire une zaouïa dans le quartier Houmet-El-Brida-Erghor ; il meurt le 14 chaoua (le 19 septembre 1815), après avoir dicté à ses « ahbab » Sid-El-Hadj-Arazimi et Si Mohammed Ben El-Mechiri-Es-Saïbi, l’histoire de sa vie et ses recommandations à ses disciples.
 
         L’esprit général de son enseignement est un libéralisme peu courant dans les autres confréries : point de macérations, de pénitences austères ni de retraite prolongée ; un rituel remarquable par sa simplicité, approprié à toutes les intelligences, des obligations peu rigoureuses, voilà pour la religion.
 
         En matière politique, le cheikh-At-Tidjani semble vouloir se montrer plus sévère. Ses prescriptions sont concises et n’admettent point de négligences. Sa mission est toute divine : il franchit, d’un bond, les échelons mystiques ; et aboutit immédiatement au Prophète. Aussi, ses adeptes ne doivent reconnaître d’autres envoyés de Dieu que le Prophète, ne doivent suivre d’autres voies que la sienne, sous peine de châtiment éternel. Cet exclusivisme a fait des Tidjanïa une sorte de confrérie seigneuriale, une aristocratie mystique politico-religieuse avec de dignitaires représentants du Prophète, et des disciples liés à leurs maîtres, par l’engagement, qu’ils ne sauraient enfreindre, plutôt qu’une association de soufis.
 
         Cependant, le Cheikh Sid-Ahmed-At-Tidjani était affilié à plusieurs voies aux tendances mystico extatiques. Il se plaît à reconnaître les vertus et les actions miraculeuses du célèbre Mohammed-El-Kordi, successeur du Cheikh Hafnaoui, grand maître des Khelouatïa d’Egypte.
 
        
Une voie soufie à la conquête du monde
 
Ahmet Tidjane réussit à implanter sa voie dans tout le Maghreb. Sa Majesté le roi Mohammed VI du Maroc décrit ce parcours : « Au terme de pérégrinations initiatiques qui l’ont conduit dans d’autres contrées en quête du savoir religieux et de la connaissance soufie, ce saint homme de religion a fini par s’installer à Fès et en a fait le siège de sa Zawiya, ainsi qu’un lieu de pèlerinage pour ses adeptes. Ce choix tenait à des considérations intellectuelles et à des motivations spirituelles qui, pour lui, étaient l’évidence même. Lorsqu’il arriva à Fès, Notre Auguste Aïeul, le Sultan Moulay Slimane, lui réserva un accueil chaleureux digne de sa personne, et l’entoura de sa bienveillante sollicitude et de son estime, fidèle en cela à la tradition de Nos glorieux Ancêtres qui ont toujours placé oulémas et saints sous leur aile protectrice. Depuis lors, les Rois de la Dynastie Alaouite Chérifienne qui se sont succédés sur le Trône du Maroc, se sont montrés toujours bienveillants à l’égard des Cheikhs de la Tarîqa Tijanya, promulguant des Dahirs stipulant la nécessité de leur devoir de respect et estime, et leur assurant les moyens nécessaires pour s’acquitter de la mission qui est la leur, à savoir promouvoir l’éducation spirituelle, assurer l’ancrage, au sein de leurs communautés respectives, des valeurs sublimes de l’islam et y diffuser les principes de haute moralité qu’il prône, notamment dans les pays du Sahel et l’Afrique profonde ».
 
 Et Serigne Babacar SY a consacré l’essentiel de son œuvre à chanter les qualités exceptionnelles de Cheikh Ahmed Tidiane reconnu de si belle manière par Sa Majesté le roi Mohammed VI.
 
لَقَدْ خَصَّهُ الرَّحْمَانُ خَتْمَ وِلاَيَةٍ      فَذَاكَ وِرَاثٌ بِالْخِتَامِ مُقَانِعُ
 
 Dieu lui a octroyé le Sceau des Saints.  Et ceci il a hérité du Prophète (PSL) et c’est suffisant.
 
       قَدِ اسْتَسْلَمُوا حَقًّا إِذِ الْحُكْمُ وَاضِعُ    عَلاَ وَعَلَى اْلأقْطابِ ذَرْوَةُ مَجْدِهِ
 
Il s’est élevé sur tous les autres Saints et a placé le sommet de sa grandeur, situation que tous les Saints ont accepté parce que la décision a été bien prise.
 
       لِرُتْبَةِ هَذَا الْقُطْبِ وَهْوَ مُنَازِعُ        أَيَكْفِيكَ ظَنُّ الْحَاتِمِيُّ يَظُنُّهُ
 
Ne se suffit-il pas l’espoir déçu d’Ibn Arabi d’avoir cette distinction de Cheikh à laquelle il aspirait vivement.
 
       قِيَاسُكَ فِي حَالِ الْوَلِيِّ وَهُوَ قَاطِعُ    وَأَنْشَأَهُ الرَّحْمَانُ مَا شَاءَ نَشْئَةً      
 
Dieu a créé Cheikh de la manière qu’il souhaitait être. C’est pourquoi ton esprit ne peut point l’imaginer.
 
       مَشِيئَتُهُ تُعْيِي إِلَيْهِ الْمَفَازِعُ            فَذَلِكَ فَضْلُ اللهِ يُؤْتِيهِ مَنْ يَشَا
 
Ce dont Cheikh a été gratifié, Dieu l’attribue à qui il veut et ne souffre d’aucune discussion
 
 

  1. El hadj oumar foutiyou tall
 
Après sa mort, la Tarîqa se propage en Afrique de l’Ouest (Sénégal, Guinée, Mali) grâce à des personnalités hors pair comme El Hadj Oumar Foutiyou. Né entre 1794 et 1797 à Halwar près de Podor, d’une mère vertueuse de très haute facture morale et spirituelle, Sokhna Adama Aïssa, et d’un  père érudit, Thierno Saïdou Tall, Cheikh Oumar était un homme de Dieu et de nombreux symboles l’attestent. Son itinéraire initiatique, le menait sur le chemin de tous les érudits de son époque, de son Fouta Tooro natal à la Mecque, en passant par la Mauritanie, le Mali, la Guinée, le Nigeria, l’Egypte, Jérusalem et la Syrie. C’est au cours de cet itinéraire que le legs, de Cheikh Ahmed Tidjane lui fut transmis par Mohamed Ghali, qui l’illumine de la lumière Mohammadienne, source de substance. La personne de  Hadji Omar présente différentes dimensions :
 
  • Homme de science, son œuvre écrite est colossale ; non seulement par la quantité, mais aussi, par la qualité, la densité du contenu, la profondeur de l’analyse et la diversité des thèmes abordés.
  • Homme d’Etat ; son empire s’étendait en 1863 sur 300.000 km2, une administration compétente à l’expérience avérée (perception des recettes douanières et fiscales aux frontières et à l’intérieur).
  • Guerrier redoutable, stratège hors pair, ce Mujadid sénégalais qui a joui d’une grande renommée et d’une profonde vénération est certainement la personnalité africaine la plus marquante du XIXe siècle.
 
« Selon les témoignages de tous ceux qui l’ont approché, ‘Umar était d’une extraordinaire beauté. Ses yeux étaient expressifs, sa peau dorée, ses traits réguliers. Sa barbe était noire, longue et souple. Il ne portait pas de moustache et ses mains et pieds étaient parfaits. On ne lui donnait jamais plus de trente ans. Personne ne l’a jamais vu éponger sa sueur, cracher, avoir chaud ou froid. Il pouvait rester indéfiniment sans manger et sans boire. Il n’avait jamais l’air fatigué de marcher, d’aller à cheval, de rester immobile sur une natte. Sa voix était douce et portait distinctement aussi bien de près que de loin. Il n’a jamais ni ri ni pleuré et jamais il ne s’est mis en colère. Son visage était toujours calme et souriant, il traitait également les hommes libres et les esclaves, en vertu du fait que tous les hommes sont fils d’Adam ».
 
Le mouvement d’adhésion à la Tijanya était si massif que Cheikh Oumar Tall fonda un empire islamique d’obédience Tidjane que, les français et leurs alliés n’auront de cesse de réduire à néant. La stature immense de cet homme de Dieu qui « a disparu dans les falaises de Bandiagara », martyr de cette lumière mohammadienne et de la foi dont il était le Vecteur, s’est imposée comme le symbole de la lutte contre l’occupant étranger et pour l’émancipation de l’Afrique.
 
Il est impossible, dans les limites de cette présentation, de s’étendre longuement sur la méthodologie oumarienne. Cependant, Adriana Piga, nous donne le résumé de la AR RIMAH (le livre des Lances), du Cheikh, chef d’œuvre de l’éthique tijane. « L’œuvre consiste en une dissertation docte sur les rapports entre disciples et guides spirituels, le rôle des shaykh, les différences entre khalifa et muqaddam, le concept même de sainteté, la signification de la retraite spirituelle dite khalwa, l’importance de la prière. Il s’agit en réalité d’un véritable traité sur le tasawwuf, le soufisme et, en particulier, sur la confrérie de la Tijaniyya. »
 
Il convient, peut-être, de s’arrêter sur un concept fondamental de la Tarîqa Tidjanniyya qui est celui du Sceau des Saints auquel Al Rimah consacre un très long chapitre. En effet, selon la doctrine de la Tidjaniya, le Prophète Mohamed (PSL), lui-même qui a été le Maître initiateur de Cheikh Ahmet Tidjane et lui a dicté les innombrables mérites de la Tarîqa  lui a révélé qu’il était le Sceau des Saints, notion fondamentale de la Tarîqa, qui se résume en ceci ; de même qu’il existe le Sceau des Prophètes que représente Mohamed (PSL) de même, il existe le Sceau des Saints incarné par Cheikh Ahmet Tidjane, proche parmi les proches de Mohamed (PSL). Ce rang a été revendiqué par plusieurs -avant lui- dont Ibn Arabi qui dûrent tous y renoncer. Cheikh Oumar consacre à cette question le chapitre le plus long de « RIMAH ».
 
           Dans un esprit « démocratique », cette revendication a suscité des objections de collaborateurs les plus proches de Cheikh Ahmet Tidjane, dont Muhammad Al Ghâli, qui lui a posé des questions angoissées : « Muhammad Al Ghâli a dit : « Mon Seigneur, que dirais-tu si quelqu’un disait après toi la même chose. » Le Shaykh lui répondit : « Personne ne le dira après moi. » Muhammad Al Ghâli d’ajouter : « Mons Seigneur, tu as rendu étroit ce que Dieu avait élargi. Est-ce que Dieu n’est pas capable ’’d’ouvrir’’ un wali et de lui donner en influx, en manifestations divines, en faveurs, en rang élevé, en gnose, en secrets, en élévation et en Etat, plus qu’il te l’a accordé ? »
 
           Le Shaykh répondit : « Si, Dieu en est capable, il est même capable de faire plus, mais il ne le fera pas, car telle n’est pas sa volonté. N’était-il pas capable de faire de quelqu’un d’autre un prophète et de l’envoyer aux hommes en lui accordant plus qu’il n’avait donné à Muhammad (PSL) ? » Muhammad Al Ghâli répondit : « Si, mais Dieu ne l’a pas fait car telle n’était pas sa volonté dans la préexistence. » Le Shaykh a terminé en disant : « Il en est de même, en ce qui me concerne dans la préexistence et dans la prescience divine. »
 
Nous voyons donc ici El Hadj Oumar Foutiyou Tall, théoriquement présent, pour expliquer les fondements historique et théologique de la Tijanya.
 
Ceci lui a valu une large adhésion à la doctrine religieuse pure qui est la sienne, de la part d’oulémas et de bien d’autres. Et sa majesté Mohamed VI, roi du Maroc d’apprécier les résultats « Implantée en l’Afrique à travers des milliers de zawiyas, connues pour leur rayonnement spirituel, cette confrérie diffusa l’islam dans tout le continent, sortant ainsi des millions d’Africains des ténèbres du paganisme et de l’ignorance et ouvrant leurs cœurs aux lumières de la guidance divine. L’histoire de l’islam en Afrique, et notamment dans les pays subsahariens, atteste que cette religion s’était répandue, au premier chef, grâce aux maîtres des confréries soufies, aux pieux commerçants marocains de confession musulmane et aux prédicateurs, qui prêchaient, de belle manière, les hautes valeurs de la moralité. En première ligne de ceux-là figuraient les Cheikhs et les adeptes de la Tarîqa Tijaniya qui ont initié les musulmans de ces contrées aux vertus de l’islam, aux exigences de rectitude morale et de discipline, et à la nécessaire observation des prescriptions religieuses. Outre l’invocation assidue du Créateur et l’obligation de s’astreindre aux commandements de la Jamaa (communauté des musulmans), ils leur ont également inculqué ce que signifient l’élévation de l’âme qui transcende les rancœurs et les rancunes, le sens du pardon à montrer, même en position de force, la tolérance et la coexistence avec autrui, le devoir de transparence les uns envers les autres et la mansuétude, l’émulation dans l’accomplissement d’œuvres de charité et le raffermissement des liens de fraternité religieuse. Une fraternité si fortement ancrée dans les cœurs que ces adeptes se plaisaient à s’appeler entre eux par le vocable très affectueux de « Ahbab » (pluriel de « habib » qui veut dire « bien-aimé »).
 
« C’est également grâce à cette Tarîqa que les musulmans de ces contrées ont pu résister à l’invasion coloniale et repousser l’assaut de l’athéisme, se mettant ainsi à l’abri des périls de l’extrémisme, de l’ostracisme et du fanatisme religieux. De fait, des milliers de zawiyas et de mosquées s’emplissaient de croyants récitant le Coran, entonnant les textes invocateurs de Dieu et pratiquant d’autres rituels d’adoration. Tant et si bien que la doctrine de cette Tarîqa s’est muée en un modèle d’éducation reconnu pour son efficacité à éclairer les esprits et à les guider sur la trace des hommes pieux de la première heure ».
 
En effet l’Islam est profondément enraciné au sud du Sahara depuis dix siècles et a fortement marqué les modes de vie des populations qu’il a atteintes. A partir de la fin du 17ème siècle s’amorce un véritable mouvement populaire en faveur de l’Islam dans des circonstances politiques spécifiques. Il n’est plus question d’un Islam venu d’en haut, l’Islam de cours et des princes, mais d’un Islam des révoltés lié à la protestation populaire contre les aristocrates en place. Il s’agit d’un Islam qui exprime, canalise et impulse un mécontentement social et politique, contre le régime en place.
 
Cette résistance a été, à bien des égards, un refuge contre l’oppression. Elle intègre et dépasse la tradition toroodo, ainsi que les valeurs religieuses et politiques qu’elle portait. Elle dénonçait la trahison de la révolution toroodo par l’oligarchie à qui elle reprochait de monopoliser toutes les fonctions politiques et religieuses. El Hadji Oumar se réclamait de l’œuvre de Thierno Souleymane Baal et s’adressait à l’oligarchie en ces termes :
« Vous êtes comme des infidèles buvant et mangeant l’injustice et vos chefs, violant la loi de Dieu en opprimant les faibles ».
 
Et El Hadji Oumar exprime toute sa hargne contre la traite négrière et ceux qui sont ses acteurs et leurs complices quand il écrit dans Risalatul Sawq al Habib :

« No one can be more ignorant and arrogant than the sinful and criminal people who legalized enslavement of free people by an act of fatwa… To sell slaves to the Europeans or to others is totally prohibited… but despite such prohibition, people who pretend to be knowledgeable, let alone the ignorant, are still competing in this hated transaction… Worse still we do not see anyone condemning it, no ris there any one from among the Ulama or the amirs (religious or temporal authorities) trying to put an end to this illegal practice. They act as if it were no longer obligatory upon them to do so.” 

Mais, il ne s’arrête pas à sa fonction tribunitienne (tribun de la plèbe), c’est un anti-sultan «  je n’ai pas fréquenté les rois et je n’aime ceux qui les fréquentent. Le Prophète a dit : « les meilleurs chefs sont ceux qui fréquentent les savants : mais les pires savants sont ceux qui fréquentent les chefs. »
Nous reviendrons, plus en détail, sur son mouvement.
 
Tribun redoutable, il était conscient de son impact, tant il est vrai, que comme l’analyse Mireille Bertrand. « La religion est capable de prendre en compte l’affectivité des hommes, leur besoin d’enthousiasme. En attestent des expressions telles que « le soupir de la créature accablée » « la chaleur d’un monde sans cœur » etc. qui reviennent souvent sous la plume de Marx. Et là nous touchons peut-être l’un des aspects spécifiques de la religion, par rapport à d’autres formes de conscience sociale comme le droit et la morale. »
« La religion parle au cœur des hommes, elle est source d’émotions. Or l’émotion, l’affectivité et la passion, c’est cela aussi qui fait agir les hommes et non pas seulement des considérations rationnelles ».
 
El Hadj Oumar faisait agir les hommes parce qu’il savait leur parler. Et il le montre si bien dans l’un de ses traités de vulgarisation écrit en 1835 Al Maqasid Al Saniyyah : « … no reformer can succeed in conveying his message properly, without first gaining the confidence, love and sympathy of his people. Thus a messanger must be flexible, persuasive and ready to compromise.

Mais, c’est surtout auprès de la jeunesse toucouleur qu’El Hadj Oumar recrute le plus. Il contribua à intégrer et dépasser la résistance des toorobbé, peut se résumer ainsi : retour aux  sources et à la pureté de l’Islam, appel à l’héritage culturel et religieux toucouleur, appel à la jeunesse, dénonciation de l’oligarchie corrompue, résistance contre la colonisation, tels furent les traits fondamentaux de ces mouvements, étroitement liés entre eux.

El Hadj Oumar, esprit perspicace, a pu intégrer et dépasser toutes les expériences du 17e, 18e et 19e siècle. Il s’est rendu compte, dès son retour de La Mecque que le Fouta avait perdu l’initiative historique dans ses rapports avec ses deux grands ennemis : la colonisation française et les Bambara. Pire il était dominé par des princes sans culture. Il avait sombré dans un système politique où prévalaient intrigues et lutte d’intérêt, vidant de leur sens les institutions mises en place au lendemain de la révolution de 1776.

Plus important encore ; ces mouvement se réclamaient de la confrérie tijane. Les vieilles confréries étaient trop mêlées aux classes régnantes à leur hésitation et exactions pour pouvoir satisfaire les aspirations aux changements de la jeunesse. Le laxisme auquel elles se complaisaient, face aux nouvelles inégalités, les rendaient inaptes à inspirer tout changement en profondeur. L’affiliation de Cheikh Oumar à la jeune confrérie tijane, marquait en cela déjà, une volonté de rupture avec l’ordre établi du Fouta.
Le Tijanisme, au contraire, apparaissait, dans cette région, porteur de fermeté, d’intransigeance et de pureté ; il refusait toute compromission qui aurait empêché les musulmans de vivre pleinement et totalement leur foi.

En fait, la pensée tijane parvient à se diffuser, quel que soit l’obstacle qui se dresse sur sa route ; elle emprunte à l’eau ses qualités symboliques. Mieux elle irrigue, nourrit et purifie tout ce qui se présente à son contact. Seul le tijanisme par sa vivacité, son sérieux, son dynamisme sa transversalité, sa perméabilité, et par-dessus tout sa lumière permet et autorise le traitement et l’évaluation de la question coloniale dans toute sa complexité. Comment dépasser cette contradiction formelle entre l’aspiration théologique d’une élite dévote, et la réalité coloniale. Comment les réconcilier ?

Par la perspicacité de ses leaders en pays wolof le Tijanisme a su continuer sous d’autres formes le combat libérateur d’El Hadj Oumar et du mouvement post oumarien du Fouta.
 

  1. La doctrine tidjane en Afrique
 
Vu l’impact ce cette tarîqa en Afrique, il est indispensable de présenter quelques notions essentielles à la compréhension de l’approche tidjane à travers l’un des livres les plus représentatifs de sa doctrine : le Bughyatul Moustafid, du grand savant maghrébin, Sidi Larbi Ben Sayih. Commentant le Bughyat dans : Le soufisme afro-maghrébin aux XIXème et XXème siècles, Abdul Aziz Ben Abdallah, souligne que c’est un compendium, esquisse vivante, claire et exhaustive, assisse structurale de la pensée mystique en général et de la doctrine tidjane en particulier : « Le livre reflète le souci constant du croyant en quête d’un comportement idéal, susceptible d’assumer à l’homme, imbu de spiritualité, l’équilibre rationnellement humain entre le psyché et la matière. L’auteur s’est ingénu grâce à un esprit prospectif révélateur, d’introspecter les subconscients, d’élucider les secrets les plus intimes du fort intérieur, de sonder (dans une sorte d’incursion freudienne) la nature intrinsèque de l’être, dans sa double quintessence humaine et somato-psychique. Le dogme, lui-même est disséqué, dans le but d’humaniser l’idéal et d’harmoniser le couronnement plénier chez le disciple ». Pour lui, la science ésotérique est le fruit et le couronnement d’une stricte application des données exotériques de la Charria. Montrant que la doctrine tidjane ne souffre d’aucune déviation « il ajoute que « l’observance minutieuse de la loi révélée et l’alignement sur ses concepts provoquent indubitablement chez le croyant l’illumination d’un cœur sur lequel viennent se projeter les clartés de la foi ».
 
Ainsi donc, cet ésotérisme, dûment appliqué, « a pour effet certain la purification, d’une part, de l’âme par l’élimination des vices et la concrétisation des vertus et d’autre part, une sublimation et une luminescence intime dont la finition spontanée et immédiate est le jaillissement d’idées concises qui se reflètent sur le miroir poli de l’âme dégagée de toute flétrissure ». Ibn Larbi Ben Sayih, dans cette œuvre géniale, « enseigne que le chemin de l’unité est jalonné d’une gamme d’états psychiques de ravissement, d’extase et de dégrisement. Le disciple progresse dans la voie en gravissant la double échelle des stations initiatiques (maqamat) et celle des états spirituels (Ahwal). Les premiers sont le fruit d’une discipline spirituelle (Mujahada) et restent acquis pour celui qui les a atteints ; les seconds sont des faveurs divines qui surviennent chez le mystique sans qu’il les ait sollicitées ». Quelque soit l’ambition spirituelle ou le degré d’ascèse, le disciple ne doit jamais perdre de vue qu’il est d’abord désiré par Dieu (Murad) et que la foi est une intelligence mise en mouvement par l’amour, et que cet amour est son énergie.
 
Avec cette acception, le tidianisme se définit comme une discipline ne laissant aucune part à l’ego ; telle est l’explication de ce Djihad Al Akbar, la guerre sainte ou lutte contre les passions de l’âme charnelle, auxquelles se sont astreints les soufis, au cours des siècles, qui se résumait dans la purification de l’âme (Tazkiyatu nafs), seule voie capable de favoriser chez l’être humain l’émergence d’un noble caractère (Khuluq) et d’une juste attitude intérieure et extérieure, pour connaître Dieu, en vue de s’unir à Lui. La motivation centrale de toute voie mystique n’est pas, en fin de compte, de connaître Dieu mais de s’unir à Lui, une fois soustrait aux diverses sollicitations, l’initié connaît dans une osmose jubilatoire l’ivresse de l’immersion dans la présence divine. Mais, on rectifie, cet état de fana, en gardant une lueur de lucidité, parce que, cet état paroxystique est transitoire et devrait préparer à une expérience plus achevée, celle du Baqa – Et selon le Hadith Qudsi, fréquemment cité par les soufis, Dieu est devenu : « L’ouïe par laquelle il entend, la vue par laquelle il regarde, la main avec laquelle il saisit, le pied avec lequel il marche ».
 
] مَنْ عادَى لي وليًَا فقدْ آذَنتُهُ بالحرْبِ ومَا يَزالُ عبدي يتقرَّب إليَّ بالنَّوافل حتَّى أُحبُّه فإذا أحببْتُه كنت سمعه الَّذي يسمع به وبصرُه الذي يبصُر به ورجلُه الذي يمشي بها ولئن سألني لأعْطيَنَّه ولئِن اسْتَعَاذَنِي لَأُعِيذَنَّهُ[.
 
A l’état d’ivresse, succède la sobriété qui permet d’être à la fois avec Dieu et avec le monde. Laissant Dieu disposer de lui comme Il veut, il réalise la servitude ontologique (Servant leadership), en même temps, il se met au service des hommes.
 
Cette double exigence du fana et du Baqa est si essentielle dans le soufisme que Juneid considère qu’il définit à elle seule le Tasawuf.  « Dieu te fasse mourir à toi et te fasse revivre à Lui ».Ce thème est la transposition  sur le plan mystique du verset. « Tout ce qui se trouve sur terre est évanescent. Seul subsiste la face de ton Seigneur pleine de majesté et de munificence ».
 
] كلُّ مَن عليها فانٍ ويبقى وجْه ربِّك ذي الجلالِ والإكرامِ[
 
Telle est l’explication de l’injonction du Prophète à Cheikh Ahmed Tidjane de descendre chez les gens. El Hadj Malick le mentionne dans un vers suggestif = le Prophète a ordonné à notre Imam de descendre, pour être utile aux créatures, grâce au wird Tidjane Majestueux.
 
أمر النَّبيُّ إمامنا بالتَّنَزُّلِ           لإِفاَدة الأخْلاق لِلْورْد الجلي
 
Voici donc une confrérie élaborée par Cheikh Ahmed Tidiane sous la dictée du Prophète (PSL), transmise à El Hadj Oumar Foutiyou Tall par Mohammed Ghâli qui l’a défendu et illustré dans les combats, et transmise à El Hadji Malick Sy qui l’a portée à un niveau jamais égalée.
 
David Robinson, spécialiste d’El Hadj Oumar, nous invite à revisiter la notion « Gramscienne » d’intellectuel organique pour mieux comprendre « le parcours d’accommodation» d’El Hadj Malick Sy et de Serigne Touba, non seulement face à la colonisation, mais également, pour un contrat social expliquant la relative stabilité qui règne au Sénégal.
 

Par Serigne Mansour Sy Djamil
Jeudi 29 Mars 2018






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